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Bruno Duhamel, auteur de bande dessinée

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Publié : Il y a 4 mois
La pièce n’est pas vaste, peut-être une dizaine de mètres carrés. Dans le décor se détachent 3 bureaux et autant d’ordinateurs somnolant. Une canette de coca dans une poubelle, une affiche d’un Charlie Hebdo au mur et un carton au sol rempli d’albums BD complètent le paysage.
 
Nous sommes à quelques encablures de la place de la République, à Paris. Dans un espace de “co-working”. Une solution évidente quand on travaille dans l'hypercentre de la capitale tout en souhaitant alléger son portefeuille. Surtout quand le papier est la matière première de son travail, comme c’est le cas pour Bruno Duhamel, dessinateur et scénariste de bande dessiné.
 
Après nous avoir proposé du café soluble – la caféine étant non pas un fluide glacial, mais une véritable potion magique pour lui, comme ses nombreux morceaux choisis sur son site web l’attestent - Bruno considère nos questions avec bonhomie. Il y répond précisément et avec concision. Des traits de caractère faisant un peu écho à sa ligne éditoriale, qui conjugue discipline et labeur de longue haleine. Le minimum de qualités nécessaire quand on s’attèle à plusieurs tâches créatives en simultané. Car l’homme coche toutes les cases. Celles consistant à écrire le scénario, élaborer les croquis préparatoires, les affiner et leur donner du relief par l’encrage avant d’apposer la touche finale : rendre l’histoire en technicolor.
 
Cette approche démiurgique, Bruno Duhamel la savoure d’autant plus après des années à œuvrer en collaboration avec d’autres aventuriers du 9e art : « c’est 2 fois plus de travail mais c’est la liberté totale. Je ne suis pas dépendant d’un autre ou du temps et j’ai une vision globale. Ça permet aussi que l’éditeur ne mette pas trop son grain de sel ». Avant d’emprunter cette voie et d’apprécier ce confort, Bruno a participé à 15 BD d’une manière collégiale…et fatigante : « avant, je faisais les 3 huit, je bossais la nuit et je finissais dans un état lamentable. Aujourd’hui, je m’impose un rythme sain. De 9h à 20h, du lundi au vendredi, parfois jusqu’au samedi ». Cette approche stricte du travail est une constante. Elle se manifeste aussi à travers le recul critique « j’ai le regard très noir sur mon boulot, et je suis hyper-perfectionniste. De l’écriture du scénario à l’encrage, en passant par les crayonnés qui est mon étape préférée car j’écris et je suis dans le visuel en même temps, dans une sorte d’immersion ».
 
 
Bruno a mis un certain temps avant d’apposer sa seule signature sur un récit illustré. L’exigence du geste créateur et la liberté en solo ne sont pas les seules explications. Le terme de « légitimité » apparaît et revient par intermittences dans les échanges. Peut-être comme l’arrière-goût d’un doute en ses propres aptitudes ? Une angoisse en filigrane que viendrait contrecarrer un travail acharné ? La question demeure sans réponse.
 
Pour se faire une opinion sur la pertinence et sur la qualité de ses productions, il faut donc se pencher sur Le Retour, une BD dont les reliures se sont posées en 2017 dans les librairies. L’histoire est celle de Cristóbal, un artiste génial mais tourmenté. Il revient dans son île natale, celle de Lanzarote. Fort de son aura artistique internationale et de son charisme, il entreprend de donner une nouvelle ampleur à son œuvre mais surtout à son île. Avant d’y parvenir, il devra vaincre le scepticisme local, l’avidité des entrepreneurs vampires et ses propres démons. Le ton de l’œuvre est comme la mer. Il change d’un instant à l’autre. On passe ainsi de l’humour à la mélancolie en passant par une critique du capitalisme, « Le Retour embrasse plusieurs thèmes, il est philosophique, complexe. Par exemple, Cristóbal se comporte comme les promoteurs mais en quoi l’artiste a plus de droit que l’immobilier ? ». Cette pluralité d’humeurs reflète les lectures marquantes qui ont façonné au fil des ans l’imaginaire, la sensibilité et le coup de crayon de Bruno, « j’ai appris à lire avec la BD et je n’ai lu mon premier roman qu’à 14 ans ! Ainsi, j’ai été élevé avec Astérix, la BD franco-belge, Franquin, Uderzo…après je suis devenu un gros lecteur de comics, puis ça a été Loisel, Moebius et surtout Cosey, le précurseur du roman graphique ».
 
Si Le Retour évoque ces îles défigurées par des complexes hôteliers, il existe d’autres désastres autour de la mer, naturels ceux-là : les érosions. Ces phénomènes sont récurrents et bien connus sur le littoral de la Seine-Maritime. Pour Bruno, né en 1975 à Mont-Saint-Aignan, « et le seul dans une famille d’origine dieppoise né à l’intérieur des terres », les embruns de la Manche, le bruit des vagues et les falaises qui s’effritent sont des visions proustiennes solidement ancrées dans sa mémoire. On les retrouve réinterprétés dans Jamais, sa dernière œuvre en date. L’histoire relate les tribulations de Madeleine, une veuve nonagénaire au langage fleuri et au caractère bien trempé. Et si elle n’a plus ses yeux, elle montre pourtant des dons d’extralucidité. Son regard asséché mais perçant débusque ainsi le moindre sous-entendu. Et c’est alors une répartie ou une admonestation féroce qui cingle le museau du fâcheux. Les candidats aux volées de bois vert sont nombreux – même Balthazar, son fidèle chat - car tout le monde ou presque veut la voir quitter sa vieille maison, frêle bâtisse nichant au sommet d’une falaise qui, bientôt, s’effondrera.
 
Avec cette héroïne suvirtaminée vivant à Troumesnil, une bourgade située sur la côte d’Albâtre et inspirée de Quiberville, Bruno est « parti sur l’idée d’un personnage qui a tout à perdre. J’ai fait le dessin qu’on peut voir en 4e de couverture, un peu avec un côté Là-Haut de Pixar. J’ai vu le potentiel de la falaise et du compte à rebours, utilisé graphiquement. Quant à cette Madeleine, c’est un peu le mélange de mes deux grands-mères ».
 
 
Avant de prendre congé, Bruno sacrifie à l’exercice de la dédicace. Il chausse ses lunettes et s’excuse de ne pouvoir y consacrer que 2 minutes. Il commence, poursuit et achève son dessin. 10 minutes sont passées. Même pour ce rituel exécuté des dizaines de fois lors de séances en festivals, il prend le temps d’accomplir un dessin parfaitement fignolé. On remarque un tube de Décontractyl sur la table, « le mal de dos…la maladie des dessinateurs » explique-t-il dans un sourire. A côté du décontractant musculaire, quelque chose qui ressemble à un galet. En fait, une gomme. Elle renvoie à l’emblème des plages dieppoises tout en constituant l’outil indispensable à un artisan du crayon particulièrement exigeant avec lui-même.


Le site de Bruno Duhamel :  http://www.hibbouk.com